Tous les articles

11 octobre 2026

Raml et rmel : la science du sable au Maghreb

vant d'être latine, la géomancie fut arabe : 'ilm al-raml, la science du sable. Itinéraire d'un art encore vivant au Maghreb.

Dans bien des villes du Maghreb, le mot « rmel » se prononce encore à mi-voix, avec un mélange de curiosité, de respect et de méfiance. Il désigne une pratique ancienne, que les Européens connaissent sous un autre nom : la géomancie. Ce que l'on sait moins, c'est que ces deux mots racontent une seule et même histoire. La géomancie que je pratique aujourd'hui, avec ses seize figures, ses maisons, ses témoins et son juge, est la descendante directe d'un art né dans le monde arabe, et le rmel maghrébin en est un cousin resté sur place. Remonter cette parenté, c'est comprendre d'où vient mon art, et pourquoi il ne ressemble pourtant pas à celui des devins de médina.

Un art, trois noms, trois gestes

Les Arabes ont désigné cet art de plusieurs façons, et chacune décrit un geste. 'Ilm al-raml (علم الرمل) signifie « la science du sable », khatt al-raml (خط الرمل) « le tracé dans le sable », et darb al-raml (ضرب الرمل) « frapper le sable ». Le mot raml (رمل), le sable, a donné « rmel » dans la prononciation maghrébine. Quant au mot « géomancie », il n'est que la traduction grecque tardive de cette expression arabe : les Byzantins avaient d'abord emprunté directement le mot raml, avant de le rendre par « divination par la terre ».

Manuscrit ancien dans une étude mauresque

La technique primitive est restée remarquablement simple. Selon la description qu'en donne le chercheur Stephen Skinner, le devin, parfois assisté d'un acolyte, traçait à toute vitesse des lignes dans le sable, en se laissant emporter, de sorte qu'il ne savait pas combien il en avait tracé. L'Encyclopædia Universalis décrit la version la plus connue : quatre rangées de points, de huit à quinze environ, marquées vite et sans compter, de préférence avec le majeur de la main droite. On comptait ensuite les points deux par deux, et le reste, un ou deux, donnait une ligne de la figure. Le principe n'a pas changé : un tirage au sort contrôlé par la parité, qui produit une figure de quatre lignes, que l'on lit comme un texte.

Un art d'abord codifié en arabe

Une chercheuse spécialiste du sujet, Blanca Villuendas Sabaté, résume ainsi la singularité de la géomancie : c'est la seule science, parmi toutes celles que l'Antiquité a transmises au Moyen Âge, qui ait d'abord été codifiée en langue arabe. Elle travaille sur un traité inédit, le Kitāb al-Muthallathāt fī l-raml (« livre des triades sur le sable »), dont l'auteur, Ibn al-Maḥfūf, se présente lui-même comme le premier à avoir mis l'art en forme. Ses affirmations restent à vérifier, et c'est précisément l'objet de ces travaux.

L'origine profonde de la pratique reste en effet discutée. Les chroniqueurs arabes attribuent l'art à des sages à demi légendaires, mais ces récits ont été rédigés des siècles après les faits et relèvent largement de la légende. Les spécialistes s'accordent à dire que ce sont les Arabes qui l'ont développé et diffusé, tout en reconnaissant que l'on ne sait rien de précis sur son origine véritable. Comme je l'écrivais à propos du Fâ, de l'Ifá et du Sikidy, la question de savoir qui a emprunté à qui entre l'Afrique subsaharienne et le monde arabe est loin d'être tranchée. Je préfère le dire franchement plutôt que de prétendre à une certitude que personne n'a.

[ILLUSTRATION DE CORPS 1] Alt text : Manuscrit arabe ancien ouvert sur une table de bois près d'une fenêtre ensoleillée ornée de zelliges, avec des figures de points tracées à l'encre, évoquant les traités médiévaux de géomancie Légende (optionnelle) : Les traités arabes de 'ilm al-raml ont fixé le vocabulaire et les règles que l'Europe médiévale allait traduire.

Ibn Khaldoun et le procès du sable

Un art aussi répandu ne pouvait manquer de provoquer des polémiques. Au XIVe siècle, le grand historien tunisien Ibn Khaldoun, dans sa Muqaddima (1377), range la géomancie parmi les savoirs d'avant l'islam que la révélation coranique aurait rendus caducs. Sa position fait aujourd'hui figure d'argument d'autorité pour les détracteurs de ces pratiques.

La réalité est plus nuancée. Le chercheur qui a étudié ce débat dans la revue Arabica rappelle que la fin du XIVe siècle a vu une véritable renaissance de l'occultisme savant dans tout le monde islamique, ce qui inquiétait les juristes les plus rigoristes. Dans les milieux savants du Caire mamelouk, Šaraf al-Dīn ʿAlī Yazdī a même rédigé une défense de la géomancie en réponse aux critiques d'Ibn Khaldoun. Autrement dit, la querelle était vive à l'époque, et les deux camps comptaient des lettrés de premier plan. Elle n'a d'ailleurs jamais complètement cessé.

Au Maghreb et au Sahel, une pratique toujours vivante

Les travaux d'anthropologie montrent que le khatt ar-raml est attesté dans presque toutes les régions d'Afrique où l'islam s'est implanté. Ses praticiens comme leurs clients le considèrent d'ailleurs comme une divination musulmane, même si plusieurs savants religieux contestent sa légitimité. Au Tchad, l'ethnologue J.-F. Vincent a décrit chez les Saba une divination par le sable très proche : le devin prend une pincée de sable, puis trace avec le majeur, de droite à gauche, les rangées de points. Il en souligne le caractère pratique et très concret : on consulte pour savoir si l'époque est favorable à une entreprise, ou pour interpréter une maladie.

Au Maroc, les praticiens portent des noms que l'on entend couramment : la chouafa (شوافة), la voyante, et le taleb (طالب), le lettré qui consulte aussi. Un sociologue marocain interrogé par le site Le360 observe que l'on a recours à la divination surtout lorsqu'on doit prendre une décision cruciale, tout en dénonçant des praticiens qui exploitent la naïveté et la peur, au point qu'une véritable industrie s'est constituée. Dans l'Afrique de l'Ouest francophone, le mot « maraboutage » est devenu péjoratif pour la même raison.

C'est ici que ma pratique se distingue le plus nettement de ce que l'on appelle couramment le rmel. Dans de nombreux contextes, le sable est associé à des invocations, à des offrandes ou à l'alliance avec des esprits. La géomancie occidentale que j'exerce est, elle, une technique de lecture : les figures sont tirées selon une règle précise, puis lues par leurs maisons, leurs témoins et leur juge, sans rituel d'invocation, sans promesse de résultat miraculeux, et sans jamais promettre ce que personne ne peut garantir.

Divination géomantique dans un riad marocain

Du sable arabe aux figures latines

Le chemin vers l'Europe passe par la traduction. Au XIIe siècle, Hugues de Santalla traduit de l'arabe un traité de géomancie qui ouvre la série des textes latins, et d'autres érudits, dont Gérard de Crémone, contribuent à fixer le vocabulaire technique. Quatre siècles plus tard, Christophe de Cattan, dont je parlais dans mon article sur la cour de France, rédige en français une synthèse des traités arabes, hébreux et italiens.

Les figures elles-mêmes portent la trace de cette traversée. Dans le monde arabe, elles avaient des noms arabes, que les traducteurs ont rendus en latin. Ainsi Rubeus, « le rouge », correspond à Humra (حمرة), la rougeur, Albus, « le blanc », à Bayad (بياض), la blancheur, et Via, « la voie », à Tariq (طريق), le chemin. Chaque fois que je dresse un thème, ces noms me rappellent que je prolonge un geste vieux de plus de mille ans, passé du sable maghrébin au papier européen.

C'est la raison pour laquelle je tiens à ce que la géomancie occidentale reste fidèle à ses sources. Elle ne se confond ni avec le rmel des médinas ni avec la voyance spectaculaire, mais elle leur doit son origine, et je préfère le reconnaître. Si cette histoire vous donne envie de voir ce que le sable ancien a à dire de votre situation, c'est précisément ce que je propose avec une consultation de géomancie.

Le Maître Géomancien

Sources et pistes de lecture : Stephen Skinner, Geomancy in Theory & Practice (analyse de l'origine arabe et du terme khatt al-raml) ; Encyclopædia Universalis, article « La géomancie » ; Blanca Villuendas Sabaté, projet de recherche sur Ibn al-Maḥfūf (Deutsche Forschungsgemeinschaft) ; article « Arabic geomancy », Wikipédia ; « In Defense of Geomancy : Šaraf al-Dīn Yazdī Rebuts Ibn Ḫaldūn's Critique of the Occult Sciences », Arabica, 2017 ; J.-F. Vincent, Techniques divinatoires des Saba, IRD ; étude anthropologique sur les savoirs ésotériques musulmans à Dakar (khatt ar-raml) ; Le360, « Lire l'avenir, pratique d'un autre âge en vogue au Maroc », décembre 2023 ; Musée national de la Renaissance, notice sur La Géomance de Cattan. Les récits d'origine attribués aux chroniqueurs arabes, comme les débats sur les premiers codificateurs, relèvent en grande partie de la légende et sont présentés comme tels.

Apprécier cet article

Soyez le premier à donner votre avis.