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23 juillet 2026

Les géomanciens à la cour de France

Au XVIe siècle, la cour de France vivait au rythme des astres et des figures géomantiques. Plongée chez les Valois.

On imagine volontiers la cour de France du XVIe siècle occupée de guerres de religion, de ballets et de complots de palais. On oublie plus facilement qu'elle fut aussi, et peut-être avant tout, une cour saturée de sciences occultes — où l'on ne prenait guère de décision, grande ou petite, sans consulter un horoscope, une figure géomantique ou les entrailles d'un animal sacrifié. Je vous propose d'y entrer, non par la grande porte des batailles, mais par celle, plus discrète, des cabinets d'étude où se dressaient les thèmes.

Un climat de cour saturé de sciences occultes

Le tournant se joue en 1533, quand Catherine de Médicis, tout juste âgée de quatorze ans, quitte Florence pour épouser le futur Henri II. Elle n'arrive pas seule : dans sa suite figurent plusieurs proches du palais florentin des Médicis, familiers des sciences divinatoires qui florissaient en Italie depuis le Quattrocento. Cette arrivée coïncide avec un phénomène plus large, propre à toute la Renaissance européenne : l'imprimerie permet de diffuser à grande échelle des traités jusque-là réservés à des cercles de clercs et d'universitaires, et les grandes cours d'Europe rivalisent d'astrologues, d'alchimistes et de devins attachés à leur service. Selon un historien du XIXe siècle qui a consacré un ouvrage entier au sujet, le père de Catherine avait pour médecin-astrologue un certain Roger l'Ancien, chef d'une véritable « université secrète » d'où seraient sortis des figures aussi célèbres que Cardan, Nostradamus ou Agrippa — tous, à un moment ou un autre, médecins ou conseillers occultes des princes de la chrétienté. Vraie filiation ou légende dorée d'une époque qui aimait déjà se raconter des histoires sur elle-même ? La prudence s'impose, mais le tableau d'ensemble, lui, est bien documenté : la France des Valois baigne dans une culture où astrologie, alchimie et géomancie ne sont pas des curiosités marginales, mais des savoirs de cour à part entière.

Christophe de Cattan et le premier grand traité français

C'est dans ce contexte que paraît, en 1558 à Paris, un ouvrage qui va marquer durablement l'histoire de la discipline en langue française : La Géomance du Seigneur Christofe de Cattan, gentilhomme genevois. Cattan, homme d'armes d'origine italienne au service de la France, y synthétise plusieurs traités arabes, hébreux et italiens antérieurs — notamment un texte issu de la traduction d'Hugues de Santalla et le Tractatus Sphaerae de Barthélemy de Parme, rédigé en 1288. L'ouvrage, publié après la mort de son auteur par l'érudit Gabriel Dupréau, s'ouvre sur une épître dédicatoire adressée à un conseiller du roi Henri II, Jean Nicot — celui-là même qui donnera son nom à la nicotine. Ce simple détail suffit à situer le livre : il ne s'agit pas d'un texte marginal destiné à des colporteurs, mais d'un ouvrage savant, écrit pour et lu par l'entourage direct du souverain.

Le succès est réel : le traité sera réédité en 1567 puis en 1577, enrichi de gravures sur bois attribuées à Oronce Finé, dont la fameuse Roue de Pythagore qui clôt l'ouvrage. Les spécialistes du XIXe siècle le considéreront comme l'un des traités de géomancie les plus complets jamais publiés en français, mêlant à la technique divinatoire proprement dite de longs développements sur l'astrologie et le symbolisme des éléments. L'ouvrage se déploie en trois livres : le premier expose le symbolisme du zodiaque et l'influence des quatre éléments, le second détaille le système numérologique hérité de Gérard de Crémone pour la construction des figures, le troisième referme le tout sur la fameuse roue de fortune pythagoricienne. C'est, très concrètement, le livre que consultaient les gentilshommes lettrés désireux de dresser eux-mêmes leur thème plutôt que de s'en remettre à un praticien de cour — un manuel d'autonomie divinatoire autant qu'un traité savant.

image d'un  traité de géomancie

Catherine de Médicis et l'ombre de Ruggieri

Impossible d'évoquer les sciences occultes à la cour des Valois sans croiser la haute silhouette de Côme Ruggieri, arrivé en France dans l'entourage de l'ambassadeur toscan et bientôt attaché au service de la reine mère. Précisons-le avec la rigueur qui s'impose : les sources s'accordent à décrire Ruggieri comme astrologue, alchimiste et haruspice — c'est-à-dire lecteur des entrailles d'animaux —, plutôt que comme géomancien à proprement parler. Mais sa carrière illustre parfaitement le climat dans lequel le traité de Cattan trouve son public : Catherine lui offre l'abbaye de Saint-Mahé, en Bretagne, pour s'assurer ses services, et la légende — largement enjolivée par les siècles suivants — lui prête d'avoir prédit à la jeune duchesse, alors qu'elle se croyait stérile, qu'elle aurait dix enfants et verrait trois de ses fils monter sur le trône. Il sera même mêlé, en 1574, à une affaire d'envoûtement par figurines de cire visant Henri III et le futur Henri IV, dont il sortira finalement innocenté, le roi lui-même déclarant que ces poupées « ne faisaient peur qu'aux bonnes femmes ».

Cette anecdote, aussi pittoresque soit-elle, dit quelque chose d'essentiel : à la cour de France, les frontières entre les différents arts divinatoires — astrologie, géomancie, haruspicine, magie cérémonielle — n'étaient pas aussi étanches qu'aujourd'hui. Un même personnage pouvait dresser un horoscope le matin, conseiller sur une figure géomantique l'après-midi, et se voir accusé de sorcellerie le soir. C'est cette porosité qui explique pourquoi un traité aussi savant que celui de Cattan a pu prospérer dans le même monde que les pratiques plus sulfureuses de Ruggieri.

Entre fascination des princes et méfiance de l'Église

Cette faveur royale pour les arts divinatoires ne va jamais sans contrepoids. L'Église médiévale puis moderne classe la géomancie, au même titre que la chiromancie ou l'hydromancie, parmi les arts dits « interdits », suspects de commerce avec des puissances occultes plutôt que de simple observation naturelle. Les théologiens distinguent en principe l'astrologie « naturelle », tolérée parce qu'elle observe des astres bien réels, de la divination par le sable ou les figures, jugée plus proche de la superstition.

figurine percée de piques façon vaudou européenimage 2

Dans les faits, cette distinction s'efface largement dans les cabinets princiers : un même clerc lettré pouvait fort bien condamner la géomancie en chaire le dimanche et la pratiquer discrètement en semaine. Le contexte religieux de l'époque n'aide en rien à clarifier les choses : en pleine guerre civile entre catholiques et protestants, tout ce qui touche à l'occulte devient aussi une arme de propagande. La légende noire construite autour de Catherine de Médicis — reine italienne, donc étrangère et suspecte aux yeux d'une partie de la noblesse française — s'est nourrie abondamment de ses accointances supposées avec la magie, sans toujours distinguer ce qui relevait de la pratique effective et ce qui n'était que rumeur de cour destinée à la discréditer. Cette tension — fascination des élites, méfiance officielle du clergé, instrumentalisation politique — traverse tout le XVIe siècle français et explique en partie pourquoi ces pratiques, si documentées soient-elles, sont restées si longtemps reléguées aux marges de l'histoire officielle plutôt qu'assumées comme un savoir de cour à part entière.

Ce qu'il en reste aujourd'hui

Ce que je retiens de cette plongée dans les cabinets des Valois, ce n'est pas tant l'anecdote de cour — aussi savoureuse soit-elle — que la persistance d'une méthode. Le traité de Cattan pose déjà, en 1558, la grammaire que je manie aujourd'hui pour chaque consultant : seize figures, une lecture par maisons, une construction rigoureuse du thème avant toute interprétation. Quatre siècles et demi nous séparent de Jean Nicot et de son exemplaire dédicacé, mais la structure, elle, n'a pas bougé d'un pouce — signe, s'il en fallait un, que la géomancie n'a jamais été un simple ornement de cour, mais une véritable technique, transmise avec le même sérieux qu'un traité de mathématiques ou d'astronomie de son temps.

Le Maître Géomancien

Sources et pistes de lecture : Wikipédia (articles « Côme Ruggieri », « Christopher Cattan », « Catherine de Médicis »), Musée national de la Renaissance (notice sur La Géomance de Cattan), Domaine de Chaumont-sur-Loire (dossier sur la chambre dite de Ruggieri), Eugène Defrance, Catherine de Médicis, ses astrologues et ses magiciens envoûteurs, Mercure de France, 1911. Les récits attribuant à Ruggieri des prédictions précises relèvent en grande partie de la légende posthume construite autour de Catherine de Médicis et sont présentés ici comme tels.

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