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13 juillet 2026

Fâ, Ifá, Sikidy : sur les traces africaines de la géomancie

Avant d'être une science des cours européennes, la géomancie parlait déjà le langage du sable en Afrique. Voyage aux sources

Poser des points sur le sable, les compter deux par deux, en tirer une figure qui parle : le geste est vieux, si vieux qu'aucun historien ne peut aujourd'hui en désigner le berceau avec certitude. On l'a dit persan, né dans l'ombre des prêtres zoroastriens. On l'a dit arabe, forgé par les érudits du VIIIe siècle sous le nom d''ilm al-raml, « la science du sable ». On l'a dit égyptien, chinois, indien. Chacune de ces hypothèses a ses défenseurs et ses failles, et la querelle n'est toujours pas tranchée. Mais il existe une région du monde où ce geste n'a jamais eu besoin d'être importé pour prospérer : l'Afrique de l'Ouest et Madagascar, où il vit encore aujourd'hui, presque inchangé, sous les noms de Fâ, d'Ifá et de Sikidy.

Une querelle d'historiens qui ne date pas d'hier

Le débat sur l'origine de la géomancie n'est pas un détail d'érudits désœuvrés : il détermine comment on raconte, ou non, la place de l'Afrique dans cette histoire. Une partie de la recherche fait remonter la pratique à la Perse antique ou au monde arabo-musulman du haut Moyen Âge, qui l'aurait ensuite diffusée vers l'Afrique subsaharienne par les routes commerciales transsahariennes et est-africaines. Une autre lecture, tout aussi défendue, inverse le mouvement : c'est en Afrique que la technique se serait d'abord développée de façon autonome, avant d'essaimer vers le Moyen-Orient, où les savants arabes lui auraient donné sa structure savante et son vocabulaire technique — celui-là même qui a ensuite traversé la Méditerranée. Entre les deux, une troisième hypothèse, plus prudente, parle de sources communes et de développements parallèles, chaque région ayant pu enrichir la pratique sans que l'une soit simplement la copie de l'autre.

Il n'existe pas de consensus, et c'est précisément ce qui rend le sujet passionnant plutôt que réglé. Ce qui est en revanche solidement établi, c'est la parenté formelle entre les systèmes : qu'on l'appelle science du sable dans le Maghreb, Fâ chez les Fon du Bénin, Ifá chez les Yoruba du Nigeria, ou Sikidy à Madagascar, on retrouve partout la même architecture — des figures composées de quatre lignes de points, pairs ou impairs, obtenues par le hasard puis lues comme un texte.

Fâ, Ifá : la voix des Yoruba et des Fon

Chez les Yoruba du Nigeria et du Bénin, la divination Ifá occupe une place si centrale qu'elle a été inscrite en 2008 par l'UNESCO sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité. Le système partage avec la géomancie arabo-européenne les mêmes seize figures fondatrices et la même logique binaire de pair et impair, mais il les combine différemment : en croisant deux figures entre elles, l'Ifá en obtient deux cent cinquante-six, chacune reliée à un vaste corpus de versets poétiques, les odù, récités par le devin, le babalawo. Ce ne sont pas de simples symboles à interpréter froidement, mais une mémoire orale immense, transmise de maître à disciple sur des années d'apprentissage.

Chez les Fon du Bénin et les Éwé du Togo et du Ghana voisins, la même architecture porte le nom de Fâ. Le praticien, le bokonon, procède avec un chapelet divinatoire ou des noix de palme plutôt qu'avec des tracés sur le sol, mais le principe reste identique : obtenir une figure par le hasard contrôlé du geste, puis la faire parler. C'est d'ailleurs de cette tradition qu'est issue une bonne part de la cosmologie vaudou, où le Fâ est vénéré comme la divinité de la divination elle-même — signe que, dans ces cultures, la géomancie n'a jamais été un simple outil technique, mais un pilier religieux à part entière.

Fa IfaChapelet divinatoire et noix de palme du Fâ posés sur une table de bois, tradition des devins bokonon du Bénin Le chapelet du Fâ et les noix de palme de l'Ifá : deux outils, une même grammaire

Le Sikidy malgache, une branche à part

À Madagascar, la tradition prend le nom de Sikidy, probablement introduite par les commerçants arabes le long des côtes est-africaines, même si là encore la datation précise fait débat. L'étymologie elle-même murmure cette filiation : « sikidy » proviendrait de l'arabe shakl, la figure — comme le mot « gara », employé par les Sara du sud du Tchad pour désigner leur propre géomancie, dériverait de la racine arabe du verbe lire, qr', celle-là même qui a donné le mot Coran. Le sikidiveso, le devin malgache, dispose des graines en une grille selon un protocole mathématique précis, jusqu'à faire émerger les seize figures qui, comme ailleurs, serviront de socle à la lecture.

Ce qui frappe, à observer ces trois traditions côte à côte, ce n'est pas seulement leur ressemblance structurelle, mais leur remarquable stabilité. Là où la géomancie européenne a connu des siècles de rationalisation savante, d'oubli, puis de redécouverte ésotérique, les pratiques africaines ont, pour beaucoup, traversé les âges sans rupture de transmission — un fil ininterrompu jusqu'aux devins d'aujourd'hui.

SikidyChapelet divinatoire et noix de palme du Fâ posés sur une table de bois, tradition des devins bokonon du Bénin À Madagascar, le sikidiveso lit dans la grille des graines ce que d'autres lisent dans le sable

Le grand passage vers l'Europe médiévale

L'histoire retient en tout cas un point de bascule assez net : c'est au XIIe siècle, via le monde arabo-musulman et la présence sarrasine en Méditerranée, que la géomancie pénètre en Europe. Les figures gardent leur structure, mais changent de nom : elles se latinisent, deviennent Fortuna, Cauda Draconis, Puer, Puella… Le mot lui-même, geomantia, la « divination par la terre », entre dans le vocabulaire européen et sera même mentionné par Marco Polo, sous la forme « jomansie », au tout début du XIVe siècle. La pratique séduit les cours, les érudits, avant de se voir classée par l'Église parmi les arts interdits — aux côtés de la chiromancie ou de l'hydromancie — ce qui ne l'empêchera pas de survivre, discrète, jusqu'aux traités savants de la Renaissance puis aux renaissances ésotériques des siècles suivants.

Une seule et même question posée au hasard

Au-delà des noms, des supports — sable, graines, noix de palme, jetons — et des langues qui l'ont portée, ce qui relie le Fâ, l'Ifá, le Sikidy et la géomancie que je pratique aujourd'hui en francophonie tient en une idée assez simple : le hasard, correctement interrogé et lu selon une grammaire rigoureuse, peut éclairer une décision. Seize figures, une combinatoire, une lecture structurée — la matière première du thème géomantique que je dresse pour chaque consultant n'est pas si loin, dans son principe, de celle que consulte un babalawo à Ifé ou un sikidiveso sur les Hautes Terres malgaches.

C'est peut-être là l'enseignement le plus précieux de ce détour par l'Afrique : la géomancie occidentale, avec ses figures, ses maisons et son juge, n'est pas un système isolé né dans les cabinets européens, mais une branche d'un arbre bien plus vaste, dont les racines plongent dans une terre commune. La comprendre pleinement, c'est aussi regarder du côté de ces traditions sœurs — non pour les folkloriser, mais pour mesurer à quel point l'art de lire le hasard a, sous des formes diverses, traversé les continents avec la même exigence : donner une forme lisible à ce qui, sans lui, resterait muet.

Le Maître Géomancien

Sources et pistes de lecture : Wikipédia (article « Géomancie »), UNESCO (Listes du patrimoine culturel immatériel, dossier Ifá, 2008), travaux généraux sur l'histoire de la géomancie médiévale et arabo-musulmane. Les datations et filiations exactes entre traditions africaines et arabo-européennes restent débattues et sont présentées ici comme telles.

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